La conception de la politique de l'éducation en Côte-d'Ivoire n'est plus souveraine, c'est un problème fondamental. Depuis les coupes budgétaires imposées par les Programmes d'ajustement structurel, nos écoles sont devenues des "laboratoires d'expérimentation" de méthodes d'enseignement conçues à l'extérieur, dont l'adoption et l'application locales permettent à l'Etat de bénéficier d'appuis sous diverses formes provenant de leurs promoteurs. Or, ces schémas d'apprentissage "prêts à consommer" ne sont pas toujours bien assimilés ou adaptés aux réalités du terrain sociologique ivoirien.


Les politiques de l'éducation en Côte-d'Ivoire ont connu trois grandes phases avant l'entrée en récession de notre pays. La première, c'est le système d'enseignement hérité de la colonisation qui a eu cours de 1960 à 1963. Il a été partiellement reformé avec des améliorations comme l'introduction de l'enseignement de la philosophie à partir de la classe de première. Ce deuxième système dit "enseignement rénové" est resté en vigueur de 1963 à 1970, avant d'être à son tour bouleversé par l'intrusion de la télévision dans les salles de classe. Cette troisième phase dite "Programme d’Education Télévisuelle" commence en 1971. Dès 1976, il présente des signes d'inadaptation, même si l'abandon définitif et officiel peut être fixé à 1982. 


C'est à partir de cette date charnière, qui correspond à celle de la crise de la dette que l'Etat ivoirien essoufflé et ne disposant plus de moyens pour financer exclusivement sa politique éducative, commence à importer des programmes extérieurs, mais librement choisis tout de même. De 1982 à 2002, il porte son choix sur la "Pédagogie Par Objectif (PPO)". Après 20 ans de pratique soldés par un diagnostic en 2002, elle est remplacée à partir de la rentrée scolaire 2002-2003, par "l'Apprentissage par compétence (APC)", rebaptisé localement pour une question d'esthétique terminologique Formation par compétence (FPC). L'environnement d'incitation au changement instauré par les bailleurs internationaux n'est pas étranger à ce choix. 


Selon Tagne et al (2017) "aux environs des années 2000, les aides internationales auprès des pays sub-sahariens en matière d’éducation ont convergé vers l’installation de l’approche par les compétences (APC), à la manière d’une solution universelle, censée convenir parfaitement à tous les enfants africains. (...) Presque tous les pays engagés dans ce processus ont bénéficié, comme le mentionne l’AFD dans son document de travail n° 97, du "soutien politique, financier et/ou technique de différentes instances ou institutions internationales (Unesco, Unicef, CONFEMEN, OIF, Union européenne, Banque africaine de développement (BAD), coopérations belge, canadienne et française, etc.) et l’apport d’opérateurs ou d’institutions spécialisés au plan technique".


La Côte-d'Ivoire n'est donc pas le seul pays africain a l'avoir adopté. Sauf que contrairement aux autres pays de la sous-région, qui se sont donnés 8 à 10 ans pour la phase expérimentale avant de généraliser son application à tout leur système primaire, nous l'avons fait au bout de 2 ans (Goita, 2009, p. 3). Pourquoi ? Pour bénéficier le plus vite possible des subsides qui y sont rattachés ? 


Toujours est-il qu'en 2011, soit après 8 ans d'application, le Ministère de l'Education Nationale a procédé à un recadrage des programmes APC et des guides d'exécution, mais sans opérer une véritable rupture puisqu'elle visait une simplification de ses méthodes. Malgré ces efforts de rectification, ce système mal assimilé et généralisé à la hâte a vraisemblablement introduit l'école ivoirienne dans un cercle vicieux de la contagion intergénérationelle de l'échec. L'apprenant, mauvais assimilant de l'APC, qui sort du secondaire avec son baccalauréat dilué, après un tour au Centre d'animation et de formation pédagogique (CAFOP), est réintroduit à l'école primaire pour transmettre ses lacunes à une nouvelle génération d'entrants, et ainsi de suite. La médiocrité en circuit fermé en quelque sorte. 


La contre-performance du système éducatif ivoirien révélée dernièrement par le rapport du PASEC renvoie à un constat d'échec du système d'apprentissage par compétence. Entre autres perspectives, cela soulève le defi de la conception souveraine de la politique d'éducation et de son mode endogène de financement.


Cette contribution n'engage en rien la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI). Elle est l'opinion de son auteur sur un sujet d'actualité ou non, capable d'être contredite. La rubrique "Think Tank" est la lucarne des opinions, des idées et des contributions offerte par RTI Info dans une vision de la diversité des opinions.