C'était le 9 juin 1983. Un jour où sur la Côte d'Ivoire un soleil radieux irradiait notre si bel eldorado soudé comme les doigts de la main. Dans les foyers, ce jour-là et je m'en rappelle comme d'hier, c'était la radio qui servait par ses contenus tous attractifs, des programmes de haute volée. La culture au centre de tout pour former des citoyens ivoiriens dignes. La nourriture intellectuelle qui élève les âmes. Il n'y avait pas école pour les enfants des écoles primaires ce jour-là. C'était si ma mémoire est bonne le jeudi 9 juin 1983.


En ces temps-là.

On écoutait la superbe émission "Djamo Djamo". Une belle tribune qui exhortait les citoyens où qu'ils soient à s'armer de courage pour faire leur travail. Le générique qui passait, avait été emprunté au rossignol de la chanson ivoirienne, le grand Bailly Spinto. Dans plusieurs langues de ce pays, il saluait les travailleurs. Sa voix ensoleillée et guerrière dans cette chanson avait fini par être un hymne dans ce pays.

"Djamo Djamo ayo, anitché anitché ayo, assaih oh ayoooo assaih oh". Bété, Dioula, Gueré, trois ethnies réunies en cette chanson qui rassemblait fortement.


Perdu dans ce programme radiophonique, comme si le ciel nous tombait sur la tête, on a arrêté brusquement l'émission pour annoncer le décès d'une sommité de la musique ivoirienne. Ernesto Djédjé venait de rendre l'âme à l'hôpital général de Yamoussoukro.


Ça ne pouvait pas être vrai pour les ivoiriens. Quel coup de massue incroyable. On venait à peine d'assister il n'y avait pas si longtemps à sa superbe prestation télévisée où il nous révélait John Mayal devenu plus tard le roi de la Zézé Pop, le Kiffiz John Yalley.


Le grand Ernesto Djédjé sortit de l'écurie de Amédée Pierre en prenant son envol. Cela avait même valu des piques poétiques envoyées par le doyen du ‘’Dopé’’. De bonne guerre il avait aussi dans des chansons renvoyé un message pour marquer son envol. Comme lorsque le poussin devient un coq. L'instant était solennel, la CI perdait pour le début de la décennie 1980, le premier artiste icône de sa génération.


À Yopougon où habitait la vieille Dapia sa mère, ce fut une déferlante qui n'eut rien à comparer aux décès des Elvis Presley et autre Claude François. Une grosse cylindrée africaine qu'était Ernesto Djédjé.

 Les quartiers de la capitale se sont levés et avec une organisation parfaite des femmes bétés, commençait le "lagah Digbeu" à pieds depuis Niangon, Nouveau quartier, Sicogi, Sogefiha etc. pour se déporter chez elle aux Toits-rouges pour pleurer. C'est ce qu'on appelle la danse mortuaire. Les femmes frappent des pieds le sol en chantant des chansons qui mettent en avant les prouesses du défunt.


L'émotion du premier jour quand le deuil tombe en pays bété marque à jamais les esprits et celui-ci fut inattendu pour la maman qui venait de comprendre que son fils était un ‘’King’’ de ce pays.

Tristesse et mélancolie, on parlait de Ernesto Djédjé au passé déjà.


Le président Henri Konan Bédié qui était son parrain fut littéralement sonné. Son fils Djédjé avait eu le temps, trois années plus tôt, de lui sortir une chanson en hommage qui aujourd'hui en 2021 est une prophétie accomplie. Il disait en substance dans la chanson que la ville de Daoukro seulement ne serait pas son fief et que de partout les gens viendraient le consulter.


La suite, fut encore plus éprouvante avec les grandes funérailles sur la place publique de Treichville Arras, et ce déplacement incroyable à Tahiraguhé à Daloa. Djédjé partait ainsi à 36 ans seulement. On découvrait sa femme égyptienne Soher Galal et ses enfants.


Aujourd'hui, son pur produit qu'il a enseigné et dont il fut le maître reste John Yalleh. Djédjé lui a ouvert les bras là où les autres disaient qu'il était nul. On se souviendra longtemps de son passage au concert de la paix en 1985 où il fut hué et aura disparu jusqu'à réapparaître au début des années 90. On n'oublie pas également Issa Sanogo dit "l'enfant terrible de la chanson ivoirienne" dont Djédjé était aussi le mentor. C’est lui qui l'a fait. L'adolescent l'avait dit lors de son passage à ‘’Première chance’’ sur le fauteuil de la grande Léonie Gnaly. Une séquence historique très émouvante où il avait chanté "Atarami Djédjé Tarami".


Aujourd'hui John Yalley est un roi, c'est un chef, c'est le fils de Ernesto Djédjé qui en a fait une sommité rien qu'en lui donnant sa chance et le boostant.

Il faut aussi féliciter les GI'S. Stéphane Raoul Daffé, Marc Ludovic Ayékoé, Marc Besset, Pascal Brou, Agoussi Charles qui l'ont immortalisé avec une reprise de la chanson "GNIAYÉ" ou la vie des hommes. La chanson en question pointe du doigt les hommes qui sans avoir connaissance des faits, les racontent comme s'ils y étaient. Déformant ainsi des histoires alors qu'ils n'en savaient rien.


Pour que des adolescents à cette époque aient des égards pour Djédjé, ça voulait dire qu'ils étaient très bien cultivés et connaissaient le sens de la poésie musicale. Dans l'air du temps, avec des influences américaines, les garçons ont glissé du rap dans la chanson. Leur passage à la RTI pour chanter ce délice est encore aujourd'hui regardé sur YouTube par des milliers d'internautes.


Ernesto Djédjé est parti en laissant un concept que même les nouvelles générations utilisent. Il lançait ce cri en chantant alors que la chanson allait atteindre son paroxysme : "Djédjé N'GNOAN TRÉH". Ce qui veut dire en bété "Djédjé meurt avec eux". Sous-entendu "casse la baraque". En nouchi, c'est devenu "on meurt en semble", une expression tirée de son art.


Je pourrais parler longtemps de Ernesto Djédjé, ce philosophe et poète, icône de chez nous.

Je vais m'arrêter là aujourd'hui. Il reste incontestablement un des dieux de la musique ivoirienne que nous avons perdu dans la fleur de l'âge. Si on a un musée genre Grévin, ce serait la première figure de cire à y installer. Il mérite un boulevard en son nom et c'est peu de le réclamer pour que vive la culture ivoirienne.


Pacôme Christian KIPRÉ

Journaliste, Écrivain