Je lis ici et là, que tous ceux qui ont été indignés par le triste animateur et sa triste chaîne de télé, font de l’indignation sélective. Pour ma part, je pense que le viol a une longue histoire en Côte d’Ivoire et que la prise de position contre ce crime est une urgence absolue. Loin de moi toute émotion. Je vais vous expliquer le fond de ma pensée. 


Laissez-moi vous rappeler que nous sommes dans un pays où existe une pratique qui s’appelle « le train ». Nous savons tous qu’un train comporte plusieurs wagons. Alors, la pratique du « train » consiste à imposer à une fille des rapports non consentis avec plusieurs garçons. 


J’étais moi-même adolescente quand j’ai entendu des victimes parler de ce qui leur était arrivé, lors d’une fête, en soirée, ou lors d’une visite à un petit ami mal intentionné. C’était à la fin des années 1990 et au début des années 2000. 


Laissez-moi encore vous rappeler que dans ce pays, certaines personnes ont violé des étudiantes sur les différents campus universitaires. Que ce soit dans le cadre de la répression de mouvements estudiantins de grève, ou dans le cadre d’expéditions purement punitives. Dans l’indifférence générale. Les malheureuses sont là, encore vivantes. Ce sont nos sœurs, amies, nièces, filles, cousines, tantes, mères. 


Laissez-moi enfin vous dire que dans ce pays, qui a traversé de nombreuses périodes de conflits armés, le viol a été utilisé comme arme de guerre. Les victimes sont encore là, certaines sont tombées enceintes de leur bourreau et élèvent seule leur enfant parce que leurs familles les ont rejetées. Comment vivre en étant déchirée entre l’élan naturel d’amour d’une mère pour son enfant, et le souvenir perpétuel de son agression par le géniteur de celui-ci ? 


En avril 2021, la Côte d’Ivoire s’est réveillée horrifiée d’apprendre qu’elle avait enfanté un violeur en série. Le décompte de ses victimes et sa violence à leur égard, nous ont tous pétrifiés. Mais pour un violeur interpellé, combien d’autres en liberté ? Ils sont pour certains parfaitement insérés dans la société. Ils ont pour d’autres une certaine respectabilité. 


Mais écoutez-les, parler de leur passé d’adolescents conducteurs ou passagers de trains. Lisez-les en train de justifier l’injustifiable par des contorsions indignes qui réduisent à une querelle politique, un sujet qui ne peut y être réduit.


Entendez-les ricaner, banaliser, normaliser le viol, en disant que c’est en raison de ses formes, de la longueur de sa jupe, de son « impolitesse », qu’une personne a mérité de subir un viol. 

Voyez-les se trémousser au son de « jahin poto » dont le refrain plus qu’évocateur dit clairement : "poursuivez-la, attrapez-la, aujourd’hui là, elle va donner. Il est impossible que je tape ce poteau (que tu me refuses tes faveurs) bébé".

 

Certains sont même sur les réseaux sociaux ou dans le voisinage de leur victime, et continuent de les harceler ou de les narguer. 


N’oublions pas la pratique du « chat noir » qui consiste à violer ou agresser sexuellement une personne endormie. Il se trouve aussi des gens pour justifier cela. J’ai une pensée pour les pauvres employées de maison, et pour toutes les victimes de cette ignominie, dont la majorité n’a jamais osé parler. 


Indignons-nous et condamnons aussi les mariages forcés. Qui dit mariage forcé dit aussi consommation forcée du mariage. Sur de toutes jeunes filles à peine pubères, au plaisir de vieux pervers. 


Allons au-delà de l’émotion, dans quelques jours, elle sera retombée. Le viol détruit. 


En la matière, il faut appliquer la tolérance zéro. Dans les faits comme dans le langage. 


Ce que nous voyons dans le miroir est laid. Mais il faut avoir le courage de le regarder en face.



Vanessa Bah-Leroux